Les enfants morts peu après leur naissance : faut-il les intégrer dans l’arbre ?

       Bonjour ! Aujourd’hui je voudrais revenir sur un aspect de la reconstruction familiale qui n’est pas très joyeux mais qui est important : l’enregistrement des enfants morts-nés ou de ceux morts dans leur petite enfance. En effet, je voudrais revenir sur l’intérêt de les noter et de les prendre en compte dans votre généalogie.
Pour commencer, il est utile de revenir sur leur histoire pour comprendre cet aspect de l’histoire de la famille.

Duc et duchesse de Brunswick [la duchesse porte dans ses bras son fils nourrisson], Agence Rol. Agence photographique, 1914, Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, EST EI-13 (354), Gallica

Duc et duchesse de Brunswick [la duchesse porte dans ses bras son fils nourrisson], Agence Rol. Agence photographique, 1914, Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, EST EI-13 (354), Gallica

La mort d’un nourrisson est une grande inquiétude pour les parents pendant longtemps, car les soins des nouveaux-nés ont longtemps été rudimentaires. 

Il est difficile de donner des statistiques sur la mortalité des enfants durant l’Ancien Régime en raison du sous-enregistrement des enfants morts-nés (environ 15-20% dans le Nord et presque 50 % dans le Sud). Il faut cependant souligner que l’effort est au meilleur enregistrement de ces enfants, surtout à Paris au XIXe siècle (1), en raison de la lutte contre les avortements. Les historiens démographes ont néanmoins déterminé que jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, 50 % des enfants n’atteignent pas leur 10 ans. Les causes de la mort peuvent être la prématurité, les infections, malformations, lésions suite à l’accouchement et la malnutrition. 

L’inquiétude de la mort était d’autant plus grande pour les chrétiens, notamment lors de l’Ancien Régime : un enfant qui n’a pas été baptisé ne peut accéder au paradis. C’est pourquoi, lors des accouchements difficiles ou dans les cas où il semblait que l’enfant était en grand danger, les sages-femmes étaient autorisées à faire un ondoiement : mettre un peu d’eau sur la tête de l’enfant et réciter une prière. Cet ondoiement ne remplace pas le baptême, qui peut être administré par la suite si l’enfant va mieux.

Le bain du nouveau-né (TR), 1554, Alsace, Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, NIM32842, Gallica

Le bain du nouveau-né (TR), 1554, Alsace, Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, NIM32842, Gallica

Si l’enfant mourrait sans avoir pu été ondoyé, il restait tout de même une solution. Les sanctuaires à répit sont un lieu de dévotion demandant à la Vierge Marie de « ressusciter » l’enfant le temps de lui administrer le baptême. Un mouvement du nourrisson suffisait à rassurer du retour à la vie de l’enfant et l’administration de l’ondoiement permettait d’assurer  qu’il puisse accéder au Paradis. Voici un exemple dans le Pas de Calais proposé sur le site des archives départementales : par ici.

Notre-Dame-des-Fleurs de Villembray Oise, Atelier Roussel 1878 (wikipédia)

Sanctuaire à répit sur un vitrail, Notre-Dame-des-Fleurs de Villembray Oise, Atelier Roussel 1878 (wikipédia)

L’intérêt de les inscrire dans l’arbre généalogique est multiple : tout d’abord, il est utile de rappeler que la fréquence des morts des nourrissons, au même titre que les fausses couches ou la mort de prématurés ne rend pas pour autant les parents insensibles. En effet, cela devait être douloureux dans leur vie ; ils avaient certainement d’autres façons de surmonter ces épreuves, une autre vision du monde, qu’on ne peut peut-être pas restituer complètement, mais il me semble important de rappeler cet aspect psychologique si on veut comprendre la vie des individus.

Ensuite, – et cet aspect est lié au précédent – la naissance des enfants a une temporalité et s’inscrit dans une certaine histoire de la fratrie. Quand un enfant est mort en bas-âge et qu’un autre naît par la suite, il est fréquent de voir qu’on lui donne le même prénom ; l’enfant est donc dit « refait ». L’exemple qui reste de cela est par exemple le prénom « Re-né ». Cela n’est pas une règle ; dans ma famille, je n’ai pas trouvé de tel cas.

Inhumation de Marie Bernard, le 3 février 1777 à Saint-Laurent de Mûre, Archives départementales du rhône

Inhumation de Marie Bernard, âgée de 5 jours, le 3 février 1777 à Saint-Laurent de Mûre, Archives départementales du rhône

Un couple dans ma famille a connu la mort de presque tous leurs enfants: Benoit Bernard et Marguerite Robert ont eu neuf enfants (du moins neuf enregistrés) entre 1732 et 1747. L’aînée, Marie, née 1732, est décédée à 3 jours ; Claude, né en 1732 aussi est décédé à 1 an ; Anne, née en 1744, est décédée à 3 ans ; Helaine Marie, née en 1744, est décédée en 1747; enfin, Vincent, né en 1747 est décédé à 8 mois. 

Avez-vous des familles où vous avez remarqué des « enfants refaits » ? ou des familles où presque tous les enfants sont décédés en bas âge ? Dites le nous en commentaire  !

Vous pouvez aussi voter pour le prochain article, qui sera à partir de maintenant tous les quinze jours ! 

 

Pour en savoir plus :

S. Beauvalet-Boutouyrie, La population française à l’époque moderne, Démographie et comportements, Belin, 2008

Jacques Gélis, Les enfants des limbes. Mort-nés et parents dans l’Europe Chrétienne, 2006 : un compte-rendu sur http://clio-cr.clionautes.org.

Jacques Gélis, De la mort à la vie. Les « sanctuaires à répit », Ethnologie française, nouvelle serie, T. 11, No. 3, Cultes officiels et pratiques populaires (juillet-septembre 1981), pp. 211-224, en ligne sur jstor : http://www.jstor.org/stable/40988659.

(1) V. Gourdon, C. Rollet, « Les mort-nés à Paris au XIXe siècle : enjeux sociaux, juridiques et médicaux d’une catégorie statistique », Population, n°64, 4, 2009,  p.687 – 722 sur cairn.

 

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21 réflexions sur “Les enfants morts peu après leur naissance : faut-il les intégrer dans l’arbre ?

  1. Bonjour !

    Vous m’apprenez quelque chose sur le prénom René. Personnellement je n’ai jamais rencontré ce prénom avec cette signification dans mon arbre, malgré la présence « d’enfants refaits » !

    J’ai eu des cas où des familles, malgré une quinzaine d’enfants, n’ont eu aucun héritier. J’ai toujours de la peine pour elles quand je découvre cela. Même eu un cas où un homme a perdu femme et tous ses enfants en l’espace de 6 mois. Il devait être bouleversé le pauvre homme.

    A bientôt !

      • Peut-être bien, j’y avais pensé aussi.

        Pour nourrir le débat, je peux dire qu’au départ je n’incluais pas les enfants morts dans les jours/mois qui suivaient leur naissance. Mais depuis que ça m’a débloqué une branche, j’ai tendance à tous les mettre.

      • J’avoue que moi aussi au début j’hésitais à les noter, surtout quand ils n’avaient pas été baptisé, puisque je travaillais sur les parrains. Mais finalement, pour moi aussi ça m’a débloqué certains problèmes sur les prénoms.
        Je suis contente que vous pensiez comme moi sur leur intérêt ! 🙂

    • Bonjour,

      Je fais suite à cet article passionnant sur la présence ou non des enfanst morts nés dans l’arbre. Il ne faut pas oublier non plus, qu'(hélas) beaucoup d’enfants sont morts nés, d’autres morts de maladies et mauvais soins et aussi, il y a eu beaucoup d’infanticides.
      J’ai fait l’arbre généalogique d’une femme qui a épousé trois maris dont elle n’a gardé que le premier enfant, tous les autres sont décédés entre 3 jours et 3 mois voire un an. Cette femme a été guillotinée pour infanticide et empoisonnement. En élaborant par curiosité son arbre, je me suis rendue compte que sa soeur cadette avait opéré de la même manière sans qu’elle ne soit inquiétée par la justice de l’époque. Nées toutes les deux d’un premier mariage, je n’ai trouvé nulle part cette manière de fonctionner dans les générations au-dessus d’elles. (croyant à tort) qu’elles copiaient une grand-mère ou une tante.

      • Bonjour ! Oui malheureusement j’ai déjà croisé quelques infanticides aussi… L’histoire de ces deux soeurs est tristement intéressante ; elle suggère qu’il y ait une sorte de pratique familiale…

  2. Au début de mes recherches, je pensais que ce n’était pas très utile de les prendre en compte (pas de descendance, etc…). Mais au fur et à mesure de mon avancée, je me suis dit qu’en fait ça aiderait beaucoup à comprendre mes ancêtres. On peut se rapprocher un peu plus d’eux comme ça. J’ai eu le cas pour un couple apparenté à l’un de mes ancêtres qui s’était marié, puis avaient eu deux enfants morts-nés dans les deux années qui ont suivis. La troisième année fut encore plus terrible car sa femme, âgée d’un peu plus de 20 ans, enfantait d’un enfant mort né…. avant de succomber à sa suite. Comment ne pas être touché par cette situation ??

    Merci encore pour ce billet très intéressant !! 🙂 Vivement le prochain !!

  3. Mes deux 2ieme grand grands-parents paternels étaient veufs quand ils se sont mariés. Elle avait perdu ses 4 enfants de son premier mariage et il en avait perdu 3 sur 5. En tout ils ont eu 21 enfants dont 8 seulement vécurent jusqu’à l’âge adulte. C’est difficile de se mettre à leur place et de comprendre leur peine. Mais en recherchant tous leurs enfants j’ai réussi à suivre leurs pérégrinations à travers l’Alsace et les Vosges au gré du travail dans les usines textiles.

    Dans le Pas-de-Calais, à Pierremont, j’ai trouvé un acte de naissance de 1750 où le prêtre a reçu une lettre disant que l’enfant a été « apporté pour avoir et obtenir grâce par les mérites de Ste Berthe ». Il a pu être baptisé (avec condition) après avoir montré un signe de vie et il a pu ainsi être inhumé avec les cérémonies habituelles de l’Église.

    Encore un excellent article !

  4. Personnellement, j’ai un couple d’ancêtres de Castres qui a eu 18 enfants. Seuls quatre ont dépassé l’âge de 15 ans. Seules trois ont survécu à leurs parents et seule deux se sont mariés. Une seule à encore de la descendance à l’heure actuelle : mon ancêtre bien entendue !

    • Bonjour ! Merci pour votre participation à la discussion ! Vous avez fait en effet un grand travail de recherche généalogique pour trouver tous ces enfants ; pas de doute, il n’y a pas d’oublié !

  5. J’ai toujours inclus ces enfants car ils font partie de la vie de nos aïeux et parfois ils mettent en évidence, des conditions de vie ou des faits historiques méconnus. (Guerres,épidémies,famines….).
    Bravo pour cet article plus qu’intéressant.

  6. Bonjour. Pour moi, toutes les naissances d’un couple comptent, ce qui permet de ressentir parfois la détresse d’un couple traversé par ces tragédies (ayant été moi-même confronté à cette douleur). As-tu pensé, en dehors des décès liés à la malnutrition et aux maladies, à des causes génétiques ? Dans mon cas personnel, je suis porteur d’une translocation réciproque équilibré, qui peut provoquer des risques pour les enfants (voir l’article sur wikipedia qui explique très bien cette anomalie). Je songe à attaquer ce sujet dans un article depuis un moment, je vais m’y atteler. Merci pour cet article en tout cas, Sébastien 😉

    • Bonjour Sébastien!
      Merci pour votre commentaire qui soulève une bonne question. Oui, les historiens pensent aux maladies génétiques, mais les sources sont assez limitées (descriptions…). Les études ne se sont penchées que sur quelques maladies à ma connaissances : la mucovisidose en Bretagne par Nadine Pellen, docteur en sociologie, qui a demandé à des généalogistes de l’aider dans ces recherches d’ailleurs ; Guy Brunet a travaillé pour sa thèse (Génétique de population et de démographie historique. Complémentarité des démarches appliquées à l’étude de 4 maladies héréditaires, Lyon, 1992) sur 4 maladies héréditaires dans la région de Lyon (la génopathie de Rendu-Osler, la Dystrophie Musculaire Oculo-Pahryngée, l’Elliptocytose Héréditaire et le syndrome de Wolfram).Malheureusement, je ne connais pas d’étude sur votre maladie (je peux me tromper…)
      J’irai lire votre article 🙂 ; je songerai peut-être aussi à faire un article sur la démographie historique et les maladies si ça peut intéresser.
      A bientôt !

      • Bonjour, c’est un amalgame fréquent mais il ne faut pas confondre anomalie génétique et maladie. Certaines anomalies provoquent des maladies (comme la terrible mucoviscidose), d’autres n’entraînent ni handicap ni symptôme d’aucune sorte. La translocation, c’est l’échange réciproque de fragments de chromosome (dans mon cas perso, un chromosome de la paire n°7 et un autre de la paire n°11 se sont échangés des petits bouts entre eux). Bilan, j’ai mon intégrité génétique (un peu comme un puzzle complet dont deux pièces auraient été interverties), c’est pourquoi on parle d’équilibre. Je transmets à mes enfants : soit un chromosome 7 « standard », soit un n°7 transloqué (notons le *), et également un n°11 « standard » ou un n°11* transloqué, donc soit la combinaison 7-11 (l’anomalie disparaît à cette génération), soit 7*-11* (l’anomalie est transmise, comme c’est le cas de mes dernières deux filles), soit 7*-11 ou 7-11*, et là on parle de déséquilibre car on a des informations manquantes et d’autres en double (c’est le cas de ma fille aîné, née sans vie).
        En tout cas, merci pour cet article, ça m’a vraiment donné envie de m’y atteler. A bientôt, Seb

      • Oui, c’est vrai que j’ai pensé aux maladies immédiatement ; je connais mal la translocation réciproque équilibre, merci pour ces éclaircissements importants.
        La raison pour laquelle je vous ai parlé de maladie est aussi que avant le XIXe siècle (et même encore longtemps au XIXe siècle), toutes ces connaissances fines de la médecine n’existent pas et que l’on ne connaît en fait grâce aux sources que les situations manifestement pathologiques… En somme, je ne saurais pas comment étudier votre anomalie génétique au XVIIIe ou XVIIe siècle par exemple.
        Je vous remercie donc pour avoir soulevé ce point qui est en effet important ; nous lirons avec d’autant plus d’intérêt votre article !
        A bientôt !

  7. Je pense aussi que la prise en compte des enfants morts en bas âge est importante. Il me paraît difficile de restituer la réalité des différentes histoires familiales sans tenir compte de tous ceux qui les ont constituées. Lors de son premier mariage, le frère d’une de mes ancêtres a perdu la plupart de ses enfants à la naissance. Seuls les deux aînés ont vécu assez longtemps pour avoir un acte de naissance, sans atteindre l’âge adulte malheureusement. Pourtant, plusieurs enfants sont venus au monde au cours des années situées entre la naissance du second et le remariage du père. Même lorsque la situation familiale n’est pas aussi tragique, je trouve souvent des espaces de plusieurs années, voire plus de dix ans, entre les frères et soeurs à l’âge adulte. Il est rare que cet espace ne soit pas synonyme du décès d’un ou de plusieurs enfants.
    Je n’ai pas été très marquée par la présence « d’enfants refaits », même si le cas s’est présenté dans ma famille. Mais il arrivait aussi que les prénoms se répètent alors que l’aîné était toujours en vie (énormément de Marie en premier prénom par exemple).

    • Bonjour Nathalie !
      Merci d’avoir partagé votre expérience dans votre généalogie ! En effet, un espace intergénésique (entre deux naissances) supérieur à 1,5 an (surtout dans l’ancien Régime) fait suspecter un enfant décédé non enregistré.
      A bientôt !

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