Les canuts dans mon arbre : qui étaient-ils ?

         Les canuts sont les ouvriers et les ouvrières de la soie à Lyon ; ils sont surtout célèbres pour les deux révoltes de 1831 et 1834. Mes recherches récentes sur ma généalogique m’ont amenée à découvrir que certains de mes ancêtres ont été canuts ; occasion qui m’a donnée envie de revenir brièvement sur leur histoire.

Visite de Mgr le duc d'Aumale à la Croix-Rousse dans l'atelier de M. Carquillat. Tableau tissé par Carquillat en 1844.

Visite de Mgr le duc d’Aumale à la Croix-Rousse dans l’atelier de M. Carquillat. Tableau tissé par Carquillat en 1844.

1) Comment ai-je découvert que mes ancêtres étaient des canuts ?

Tout d’abord, leur présence à Lyon au début du XIXe siècle, combinée à leurs métiers mentionnés dans les actes d’état civil, notamment de mariage ; ces derniers appartenaient au monde ouvrier du textile.

Il n’était pas marqué « canut » dans les registres d’acte d’état civil. Il était plutôt noté : tisseur(se), fabricant(e) d’étoffe, tulliste et surtout, dévideur(se). C’est ce dernier métier qui a mis la puce à l’oreille car le métier de dévideur est de dévider le fil, c’est-à-dire de dérouler le fil avant de le placer sur des bobines.

Voici un exemple à partir d’un extrait d’un acte de mariage : 

« M. Eugène M.L. Bernard, âgé de 26 ans, né à Lyon, premier arrondissement le 23 jullet 1881, tulliste, demeurant en cet arrondissement rue Pierre Blanc, 3, célibataire, fils majeur de M. Mamert Jacques Bernard, et de Mme Madeleine Bouvard, son épouse, tisseurs, demeurant ensemble sur dite rue Pierre Blanc, 4, tous les 2 présents et consentants. »

Ensuite, c’est la localisation précise de leur lieu de vie qui m’a menée sur la voie. Mes ancêtres habitaient dans le 1er arrondissement de Lyon. De plus, les actes de mariages au XIXe siècle à Lyon donnent la rue et le numéro des maisons où habitent les parties. Ma famille habitait rue de l’Alma, rue de Vauzelles et rue Pierre Blanc, en plein quartier de la Croix-Rousse. Les quartiers canuts se trouvaient en effet sur la colline de la Croix-Rousse et dans les vieux quartiers à l’Ouest de la Saône. 

2) Qui étaient les canuts ?

Le terme de canut a une étymologie incertaine, mais il est sensiblement péjoratif ; après leur première révolte de 1831, l’opinion publique ne les voyait pas d’un bon oeil. 

Ils étaient donc des ouvriers qui tissaient la soie à partit de métier à tisser, comme le métier Jacquard depuis le début du XIXe siècle (voir ci-dessous). Ce métier marche avec un chapelet de cartons perforés. Il permet de tisser par une seule personne des étoffes décorées. 

Les métiers nécessitent de grandes salles car ils mesurent plusieurs mètres de hauteur. En conséquence, on construit des bâtiments après avoir utilisé les anciens couvents de la Croix-Rousse. Les ouvriers sont logés dans des immeubles appelés clos. 

 

Intérieur de l'atelier d'un canut vers 1877, Jules Férat— Le Monde illustré

Intérieur de l’atelier d’un canut vers 1877, Jules Férat— Le Monde illustré

 

Métier Jacquard

Métier Jacquard

-Quelles sont les fameuses révoltes de 1831 et 1834 ? 

Les révoltes des canuts sont liées à la situation politique et économique de la France.

Dans ce milieu ouvrier, une culture politique est née et a été portée par l’Echo de la Fabrique, premier journal ouvrier français. Les ouvriers exigent des réformes sociales pour limiter les abus des patrons et promouvoir un partage équitable des richesses.  En 1831, l’insurrection est provoquée par le refus des patrons de la soie de négocier.  Après avoir pris la ville de Lyon pendant plusieurs jours, les troupes royales reprennent en main la situation. Le gouvernement de Juillet est résolument conservateur à partir de 1832. Les ouvriers de la soie se rapprochent alors des milieux politiques républicains. La deuxième insurrection de 1834 demande l’abrogation de la nouvelle baisse des prix – en conséquence la baisse des salaires. En avril, au moment du début des procès des grèvistes, une nouvelle grève est décidée ; les tensions sont à leur paroxysme avec la police et finalement la situation dégénère en révolte ; c’est le début de la « sanglante semaine ». La répression par les troupes royales fut violente. Le 14 avril, on compte 600 morts parmi les civils et les insurgés et 130 soldats. 

L'Echo de la Fabrique, 1845/09/01, Lyon, Gallica: http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32760372s

L’Echo de la Fabrique, 1845/09/01, Lyon, Gallica: http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32760372s

Mes ancêtres n’ont peut-être pas participé directement à ces révoltes car la première date certaine de leur présence à Lyon est 1846. Néanmoins, les canuts ont existé jusqu’à la fin du XXe siècle et certains traits de leur vie quotidienne et de leur culture politique ont perduré.

Extrait d’un reportage sur les derniers canuts de Lyon en 1978 (INA) sur youtube

 

Que lire sur le sujet ? Quelques idées :

Historia n°805 – janvier 2014 : Les dessous de la deuxième révolte des Canuts, p. 60-64.

Pour les jeunes lecteurs : Claudine de Lyon, roman de Marie-Christine Helgerson, éd. Flammarion, Paris, 1998. Roman destiné aux 10-12 ans, qui raconte l’histoire de Claudine, jeune fille d’une famille pauvre d’ouvriers, qui a des dons pour la mode et qui va réussir à réaliser ses rêves. 

Sylvie Aprile, 1815-1870, La révolution inachevée, coll. Histoire de France, sous la direction de Joël Cornette, Jean-Louis Biget et Henry Rousso, Belin, 2010.

Fernand Rude, Les Révoltes des Canuts (1831-1834), éd. La Découverte, Paris, 1982.

Ludovic Frobert, Les Canuts ou la démocratie turbulente. Lyon, 1831-1834, Tallandier, 2009.

Sur internet : 

L’Echo de la Fabrique en intégralité sur le site de l’ens : http://echo-fabrique.ens-lyon.fr

Musée de l’Histoire de Lyon : http://www.gadagne.musees.lyon.fr/index.php/histoire_fr/

La maison des Canuts  : http://www.maisondescanuts.fr

Et vous, que conseillerez vous sur le sujet ? Avez-vous des ancêtres canuts ? Connaissez-vous d’autres moyens de connaître les métiers des ancêtres ? 

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8 réflexions sur “Les canuts dans mon arbre : qui étaient-ils ?

  1. Merci pour ce rappel historique. Les canuts, communauté dont je me rappelle en avoir entendu parler dans mes cours d’histoire. Votre article mêle en plus la petite histoire avec la grande. Merci pour ce partage.

  2. J’ai appris que les grévistes Mulhousiens de la même époque entretenaient une correspondance avec les canuts et synchronisaient leurs actions. Le patronat alsacien les appelaient les « Mülhüser Waggis* (les voyous mulhousiens) ». Ces waggis sont représentés dans notre carnaval mais, ils sont improprement traduits en « garnements »: http://www.mulhuser-waggis.fr/article-4–du-waggis-.html?PHPSESSID=8976db883112a87b0beb4af96ffa100d

    *références: les luttes sociales à Mulhouse 1798-1945, bourgeoisie et classe ouvrière. -Léon Tinelli

  3. Bonjour, le sujet sur les canuts m’a beaucoup intéressé car la famille de ma mère était d’origine proche de Lyon et j’avais relevé des femmes dévideuses, et une fille-mère, FERROUSSAT Benoîte (1797-1820) morte à 23 ans était ovaliste (je ne connaissais pas ce métier) qui consiste à préparer des fils de soie après la filature afin de le tisser.
    J’ai lu aussi que les ovalistes étaient recrutées dans les campagnes voisinent de Lyon (Benoîte était née à Vourles). Elles étaient payé 1,40 francs le journée et travaillaient 12 heures, elles étaient logées dans des chambres souvent insalubres et surpeuplées.
    Il y a eu en 1869, durant l’été une grève de 250 ouvrières pour demander une augmentation de leur salaire et une diminution de leur temps de travail (pour passer à 11 heures ! Et puis quoi encore !) (Je plaisante).
    Merci, sans ton article je n’aurais pas approfondis et je vais encore me renseigner, c’est très poignant de voir ce que ces « petites  » personnes ont dû endurer !
    Pour le petite histoire Benoîte, rejetée par sa famille, a eu une fille devenue très vite orpheline FERROUSSAT Louise Eugénie née en 1818 à Lyon, je ne connais pas la date de son décès, elle était dévideuse et fille-mère d’un garçon FERROUSSAT Antoine placé dans différentes familles d’ accueil agriculteurs dans l’Ardèche, dont j’ai retrouvé les noms et la trace dans les archives des hospices des enfants abandonnés de Lyon.
    Antoine et parti en Algérie, pays dont sont originaire mes parents.
    Tu as raison je devrais créer un blog mais je n’ai pas ton talent pour écrire et pas beaucoup de temps a y consacrer.
    Continue de nous faire plaisir avec tes articles, merci beaucoup, il ne faut pas oublier les « anciens ».

    • Bonjour ! Merci pour votre commentaire !
      C’est une histoire très riche que vous décrivez ! Je ne connaissais pas le métier d’ovaliste : merci pour cette information. Peut-être puis-je proposer en nouvelle piste de voir quels étaient les liens de solidarité autour de Louise Eugénie ? Il est toujours intéressant de voir les parrains d’enfants illégitimes, ou chez qui elle vivait quand elle est devenue orpheline…
      Un prochain article arrive demain ! 😉

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